Je vois se développer chez moi chaque jour un peu plus cette fâcheuse tendance à refuser tout ce qu’on me propose.
J’ai l’impression de passer mon temps à dire non. Pas un non d’interdiction, ou un simple non de négation. Un non de refus, à quasiment tout ce qu’on peut proposer pour m’être agréable.
Donne-moi ta valise, je vais la porter.
Non.
Tu veux que je te fasse la vaisselle ?
Non.
Si tu veux on pourra faire les allers et retours à tour de rôle.
Non.
C'est une poupée qui fait non, non, non, non
Toute la journée elle fait non, non, non, non
Personne ne lui a appris
Qu'on pouvait dire oui.
Le pire, c’est que je m’entends le dire. Que j’entends la sécheresse avec laquelle je le dis. Et qu’en général, je me dis juste après « Mais pourquoi tu as dit
ça ? »
Alors qu’en plus, je ne cherche pas à être désagréable. Mais je réagis comme à un stimulus bien particulier.
Comme si toutes les propositions dont je suis la seule bénéficiaire devaient être automatiquement déclinées.
Bien évidemment donc, cette tendance devenant de plus en plus une habitude, j’ai commencé à m’en soucier un peu, me demander d’où ça pouvait venir.
Le fait est que je suis quelqu’un de plutôt réservé, en dépit de ce qu’on peut dire. Que j’ai toujours des scrupules à me faire inviter chez qui que ce soit, assimilant ça à du squattage, que
j’ai autant de mal à demander un service, assimilant ça à de l’exploitation.
Mais en fait, je crois que pour ce cas précis, le problème est situé ailleurs.
Je n’arrive plus à dire oui.
Pourquoi ?
Je crois simplement que je ne me suis pas encore remise de la dernière fois où ça m’est arrivé, vraiment.
Au fond, je suis une petite nature. Je ne sais plus saisir les mains qu’on me tend, tant j’ai peur de les griffer par mégarde.
Et comme pour tout, je crois, chez moi, ça se traduit à toutes les échelles. Dans ce que la vie de quotidienne a de plus banal, comme dans le cas d’événements importants de la vie.
Parce que j’ai cette vieille habitude de croire que faire deux poids et deux mesures, c’est en gros n’obéir à aucun principe. Et que je suis –sans doute trop- régie par mes principes. Ceux que
j’ai adoptés, avec le temps, pour les avoir jugés bons.
Parce qu’on retrouve tous les grands principes énoncés par les philosophes de jadis dans la plus petite des choses communes. Et que par réciproque donc, la moindre des petites choses peut
déboucher sur un grand principe.
Pour prendre un exemple peut-être un peu plus concret, considérons ce qui suit.
Dans la semaine, j’ai entendu une pub pour le jeu Les Sims 2 à la radio. Une pub qui se terminait par un titre :
« Et vous, êtes-vous prêt à jouer avec la vie ? »
Cette formulation m’a tellement marquée, que je l’ai immédiatement notée sur l’un de ces petits bloc-notes qui se trouvent juste à côté de mon lit, à portée de main.
Etes-vous prêts à jouer avec la vie.
Jouer avec la vie.
Dans quel contexte entend-on cette expression, habituellement ?
Et bien en général, quand il s’agit de quelqu’un qui, par une attitude irresponsable, met sa vie ou celle d’autrui en danger.
Conduire en ayant bu, c’est jouer avec sa vie, et celle des autres.
Pourquoi est-elle frappante, cette expression ?
A cause de l’antithèse.
La vie, on ne sait pas exactement comment la définir. On a simplement le sentiment que c’est quelque chose d’extrêmement précieux. Elle est au centre de débats toujours houleux autour de
l’avortement, ou de l’euthanasie.
La vie, on ne sait pas précisément ce que c’est. Mais on a, dans nos sociétés du moins, le sentiment profond, ancré, que c’est quelque chose d’essentiel. Chez l’homme du moins.
Donc évidemment, mettre quelque chose d’aussi important en relation avec le jeu, ce qui n’est pas sérieux, ce qui divertit, c’est contradictoire.
C’est ce qui interpelle.
Jouer avec la vie, c’est traiter avec légèreté quelque chose d’essentiel.
Jouer avec la vie, c’est risquer d’oublier à quel point c’est essentiel.
Alors bien sûr, les gens qui jouent aux Sims ne tournent pas tous psychopathe. Mais voici quelque chose qui laisse à penser.
Dans ce jeu, le but est de créer et faire prospérer ses personnages et ses familles au maximum. Des barres de valeurs évaluent la qualité d’une famille. Déjà.
Ainsi, plus les personnages sont « parfaits », plus ils accordent de valeur à la famille, plus la famille gagne d’argent, plus elle prospère, plus elle se fait des relations, et plus
elle a de valeur.
Admirons la logique.
Mais que se passe-t-il quand l’un des personnages n’évolue pas comme on le voudrait ? Pas assez sociable, pas assez brillant ? Que doit-on faire ?
On ne peut pas supprimer les personnages qu’on a créés. Alors que fait-on ?
On les tue.
On commence par essayer de les tuer « en douceur ». En ne les faisant pas manger par exemple, ils finissent par mourir de faim.
Et puis, on trouve que ce n’est pas assez rapide. Donc on essaye de trouver autre chose. On les met dans une piscine dont on retire l’échelle, pour qu’ils se noient. Finalement, c’est à peine
plus rapide, mais c’est bien plus drôle !
Alors on commence à mettre au point des stratégies de plus en plus recherchées. On les emmure, on les place dans une pièce dont on supprime les issues, avec une cheminée, et on attend bien
sagement que le feu se déclenche.
Ce ne sont que des exemples pris parmi tant d’autres, mais il s’avère que tous les joueurs que j’ai eu l’occasion d’interroger ont, plus ou moins fréquemment, pratiqué ce genre de chose.
Pour voir jusqu’où ils pouvaient aller, ce que les mecs qui ont programmé le jeu ont pu inventer. Et puis tout simplement pour s’amuser, parce qu’après tout, ce n’est qu’un jeu.
Voilà, comment on joue avec la vie.
Voilà ce à quoi je pense, quand j’entends cette accroche à la radio. « Et vous, êtes-vous prêt à jouer avec la vie ? »
Il me manque sans doute quelque chose. Cette faculté qui me permettrait de souffler pour un temps. De ne pas toujours voir en premier les vices que peuvent présenter une chose. De ne pas être
aussi absolue dans tout.
Il faudrait me remettre à la philosophie abstractionniste. Celle grâce à laquelle j’ai su, pour un temps, considérer les choses hors d’un tout, sans les voir toujours avec le plus profond des
sérieux.
J’ai un peu perdu cette faculté. Et je crois que je la perds de plus en plus chaque jour. Depuis quelques mois, c’est de pire en pire.
Et du coup ça me conduit à être sans doute trop dure, voire injuste avec les gens qui eux, justement, l’ont toujours.
Parce que tout est important, ou peut éventuellement l’être pour quelqu’un, et qu’on devrait toujours penser aux conséquences de ce qu’on dit ou fait.
Bien sûr, le travers de tout ceci, c’est qu’on se bloque soi-même. S’il fallait toujours penser à ce qui pourrait se passer, on ne ferait plus rien.
C’est le travers qui m’habite, je crois. Que je soigne. Qu’on m’aide à soigner malgré soi. Mais je rechute régulièrement. Comme ces temps-ci.
Je m’oublie, avant de me souvenir que ce n’est pas ça, la vie. Ce n’est pas culpabiliser tout le temps, pour tout, et pour tout le monde.
Heureusement qu’ils sont là, qu’il est là pour m’aider à m’en souvenir.
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Now Playing : Elliott Smith – Say Yes
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